Le suicide en lien avec le travail : repérage clinique et prévention
Dr Nathalie Sierra Scroccaro, psychologue clinicienne en pratique libérale à Rennes
Vacataire d’enseignement au CNAM Bretagne
Résumé
Un suicide (ou une tentative de suicide) survenant en lien potentiel avec le travail constitue une effraction pour les collègues, les managers et l’institution, et suscite souvent une quête urgente de sens. D’un point de vue clinique, il est préférable de parler de lien potentiel plutôt que de causalité unique, afin d’éviter deux réductions : tout expliquer par une « fragilité individuelle » ou, à l’inverse, par une responsabilité organisationnelle simplifiée. Ce texte propose des repères pratiques et cliniques pour articuler la singularité du sujet et les éléments de contexte professionnel. Il présente des éléments utiles au repérage et à l’orientation, ainsi qu’une approche de la postvention (interventions après l’événement) visant à soutenir les personnes exposées, limiter les effets de sidération et le risque d’identification, et transformer l’après-coup en levier de prévention des risques psychosociaux.
Mots-clés : suicide, tentative de suicide, travail, risques psychosociaux, postvention, prévention, repérage clinique.
1. Pourquoi parler de « lien potentiel » avec le travail ?
Un suicide (ou une tentative de suicide) en lien avec le travail constitue un événement non préparé, qui fait effraction dans un collectif et une organisation. Les personnes qui étaient proches du collègue décédé peuvent se sentir coupables et chercher à comprendre ce qui s’est passé et « la raison » du geste. Cliniquement, ce type d’événement est difficile à saisir, car il condense en un temps bref des déterminants hétérogènes (psychiques, relationnels, organisationnels, médico-légaux) et parce que l’après-coup (enquête, récits, controverses) reconfigure le sens attribué à l’acte.
Dans cette perspective, comment apporter un éclairage clinique sur les suicides et tentatives de suicide en lien avec le travail, sans réduire l’acte à une fragilité individuelle ni à une causalité organisationnelle unique ? Comment articuler, dans l’entreprise, repérage, compréhension et actions de prévention afin de protéger le collectif et de renforcer la prévention ?
2. Définition opérationnelle et repérage épidémiologique
En pratique, il est plus approprié de parler d’un suicide « en lien potentiel avec le travail » que d’un « suicide causé par le travail ». Cette prudence évite deux écueils symétriques : (1) la psychologisation exclusive (« fragilité individuelle ») qui efface l’environnement de travail ; (2) la causalité organisationnelle simplifiée (« l’entreprise a tué ») qui dissout la singularité subjective.
En France, Santé publique France, via le Collectif d’alerte sur les suicides au travail (CAT-SMT), propose une définition opérationnelle : est considéré comme suicide en lien potentiel avec le travail tout suicide pour lequel au moins l’une des situations suivantes est présente : (1) décès sur le lieu de travail ; (2) lettre mettant en cause les conditions de travail ; (3) décès en tenue de travail hors temps de travail ; (4) témoignage d’un proche ou d’un témoin mettant en cause le travail ; (5) difficultés connues liées au travail (conflit, épuisement, perte d’emploi, etc.). Selon le CAT-SMT, l’usage d’un outil de travail comme moyen létal n’est pas, à lui seul, un critère suffisant (accessibilité du moyen). (Santé publique France, 2021)
Cette définition rappelle que le lien peut exister même si le décès survient hors temps et lieu de travail, mais qu’il devient alors plus difficile à objectiver en l’absence de traces. Elle souligne également la difficulté statistique : les systèmes d’information usuels repèrent mal le lien travail/suicide, d’où des données encore incomplètes. Une étude de faisabilité conduite à partir d’instituts médico-légaux a estimé qu’en 2018 environ 10 % des suicides examinés étaient « en lien potentiel avec le travail » selon cette définition (Santé publique France, 2021 ; DREES, 2022).
3. Facteurs de risques psychosociaux et cadres d’analyse
Les travaux de prévention convergent pour considérer que certaines contraintes de travail peuvent contribuer à la dépression, aux idées suicidaires et, dans certaines configurations, au passage à l’acte : intensité et temps de travail, faible autonomie, rapports sociaux dégradés (conflits, isolement), violences et harcèlement, insécurité de l’emploi, conflits de valeurs, manque de reconnaissance (INRS, 2024 ; Ministère du Travail, 2025).
Ces facteurs peuvent être appréhendés à l’aide de modèles classiques en santé au travail : le modèle Demande-Contrôle de Karasek (1979), le modèle Déséquilibre Efforts-Récompenses de Siegrist (1996) et, plus largement, le modèle Job Demands-Resources (JD-R) (Bakker et Demerouti, 2007). Ces cadres n’impliquent pas une causalité unique, mais soutiennent une démarche d’évaluation des risques psychosociaux centrée sur l’organisation réelle du travail et les rapports sociaux.
À titre d’illustration, une étude hospitalière menée au CHU d’Angers auprès de personnes hospitalisées après tentative de suicide et exerçant un emploi (n = 87) montre que le groupe déclarant un lien entre tentative de suicide et travail rapporte davantage d’éléments d’organisation pathogène (surcharge, délais, dérangements), davantage de conflits et une plus faible reconnaissance du travail (François et al., 2012).
Le Japon est également souvent cité en lien avec les notions de karoshi (décès par surmenage) et karojisatsu (suicide associé au surmenage). Sans transposer mécaniquement ce contexte, ces notions rappellent que des politiques publiques de santé au travail peuvent se structurer à partir d’événements sentinelles et de données consolidées (OIT, 2013 ; Yukawa, 2024).
4. Repères cliniques : articuler niveaux psychique, intersubjectif et organisationnel
Postuler un lien direct « souffrance au travail -> suicide » en excluant toute dimension personnelle peut conduire à abandonner l’examen clinique, notamment la recherche d’un état dépressif, fréquemment présent au moment de l’acte. L’enjeu est d’articuler au moins trois niveaux : (1) psychique (douleur, dépression, désespoir, impasses) ; (2) intersubjectif (liens, conflits, humiliations, isolement) ; (3) organisationnel (charge, marges de manœuvre, reconnaissance, valeurs empêchées, restructurations).
Dans cette perspective, l’acte suicidaire peut être pensé comme une tentative de « solution » lorsque les voies ordinaires de symbolisation échouent : quand il n’est plus possible de dire, de se plaindre, de demander, de contester, ou même de se représenter un avenir, l’acte vient alors là où la parole ne tient plus.
Sans enfermer les situations dans des catégories, la distinction entre passage à l’acte (rupture, clôture, sortie de la scène) et acte adressé (dimension de message et d’appel à une réponse) peut aider à orienter l’analyse de la fonction de certains gestes, en particulier pour guider l’organisation vers une question opérante : qu’est-ce qui, dans cette situation, ne trouvait plus de voie d’élaboration, et comment le travail a-t-il participé à cette impasse ?
5. Postvention : intervenir après un suicide ou une tentative en entreprise
La postvention désigne l'ensemble des actions menées après un suicide (ou une tentative) pour protéger les personnes exposées, réduire le risque d'imitation, préserver le collectif, et soutenir une élaboration (Andriessen, 2019 ; Kinman et Greenberg, 2024). Dans le champ professionnel, des repères opérationnels sont également proposés par des guides dédiés aux managers (Action Alliance, 2013/2025).
Principes opérationnels (à adapter selon le contexte) :
• Communication sobre, rapide et non détaillée : informer sans entrer dans les circonstances, éviter la sur-exposition des moyens, rappeler les ressources disponibles (OMS, 2023).
• Soutien immédiat et repérage des personnes à risque : collègues proches, témoins, personnes déjà fragilisées, managers de proximité, équipes RH ; proposer des entretiens individuels et des temps collectifs.
• Temps collectif encadré : permettre de nommer la sidération, la culpabilité, la colère, sans transformer la réunion en tribunal ni en déni ; viser la restauration d'un minimum de lien et de symbolisation.
• Prévenir la diffusion de « scripts » explicatifs et l'identification : contenir les rumeurs, les interprétations totalisantes, et repérer les propos d'auto-identification (« moi aussi je pourrais »).
• Articuler clinique, organisation et juridique : distinguer les espaces (soutien psychologique, analyse des RPS, démarches administratives et judiciaires) tout en garantissant un retour d'expérience sur les facteurs de RPS (INRS, 2024).
La postvention n'est donc pas seulement un « après » : elle peut devenir un levier de prévention secondaire et tertiaire, en restaurant des voies de parole et en traitant les impasses organisationnelles révélées par l'événement (Ministère de la Santé, 2025 ; DGS, 2025).
6. Ressources d'urgence et orientation
En cas de doute sérieux, l’enjeu est d’agir vite, de ne pas rester seul et de mobiliser les ressources disponibles (médecine du travail, dispositif d’aide aux salariés, cellule d’écoute, professionnels de santé, services d’urgence si nécessaire). En France, le 3114 (Numéro national de prévention du suicide) est accessible 24 h/24 et 7 j/7, gratuitement, pour les personnes en souffrance, leurs proches et les professionnels (Ministère de la Santé, 2021 ; 3114, s. d.).
Conclusion
Parler de suicides « en lien potentiel avec le travail » permet de soutenir une éthique de la singularité, sans renoncer à l'analyse des conditions de travail. La prévention convoque à la fois : le repérage et l'orientation vers les soins ; des actions organisationnelles sur les facteurs psychosociaux ; et une postvention structurée pour protéger le collectif et limiter les effets d'imitation. L'enjeu n'est pas seulement d'empêcher un geste, mais de rendre possible, avant la rupture, une mise en mots et une prise en charge de la souffrance.
Références bibliographiques
3114. (s. d.). Numéro national de prévention du suicide.
Action Alliance for Suicide Prevention & American Association of Suicidology. (2013, rééd. 2025). A Manager’s Guide to Suicide Postvention in the Workplace: 10 Action Steps for Dealing with the Aftermath of Suicide.
Andriessen, K. (2019). Suicide postvention service models and guidelines 2014–2019: A systematic review. Frontiers in Psychology, 10, 2677.
Bakker, A. B., & Demerouti, E. (2007). The Job Demands–Resources model: State of the art. Journal of Managerial Psychology, 22(3), 309–328.
DGS. (2025). Note d'information n° DGS/SP4/2025/114 du 28 juillet 2025 (postvention et prévention). Bulletin officiel santé.
DREES. (2022). Résultats de l'étude de faisabilité d'une surveillance des suicides en lien potentiel avec le travail (Fiche 18).
François, S., et al. (2012). Travail et tentatives de suicide : caractéristiques professionnelles d'une population de suicidants. Santé publique, 24(6), 507–516. (Article disponible via EM-Consulte/ScienceDirect).
INRS. (2024). Suicide en lien avec le travail : ce qu'il faut retenir. https://www.inrs.fr/risques/suicide-travail/ce-qu-il-faut-retenir.html
Karasek, R. A. (1979). Job demands, job decision latitude, and mental strain: Implications for job redesign. Administrative Science Quarterly, 24(2), 285–308.
Kinman, G., & Greenberg, N. (2024). Suicide postvention in the workplace: Supporting organisations and employees. NHS Employers / Society of Occupational Medicine.
Ministère du Travail, de la Santé et des Solidarités. (2025). La prévention du suicide au travail.
Ministère de la Santé. (2021). Le numéro national de prévention du suicide (3114).
Ministère de la Santé. (2025). Stratégie nationale de prévention du suicide (plaquette).
OIT. (2013). Case Study: Karoshi: Death from overwork.
OMS. (2023). Preventing suicide: a resource for media professionals (2023 update).
Siegrist, J. (1996). Adverse health effects of high-effort/low-reward conditions. Journal of Occupational Health Psychology, 1(1), 27–41.
Yukawa, K. (2024). Prevention and future issues of karoshi and suicide by overwork in Japan. National Institute of Public Health (Japan).
Santé publique France. (2021). Surveillance des suicides en lien potentiel avec le travail : définition et résultats de l'étude de faisabilité (CAT-SMT).
Posté le 19/02/2026